Témoignages

Comment il a vécu sa vie... son épouse témoigne

Le 28 février 2010 s’est éteint le Professeur Dr. Jacques Zylberberg.

Ce qui compte n’est pas de savoir si l’on est vivant après la mort, mais de vivre pleinement avant d’être mort. Zylberberg a vécu sa vie, débordant de la flamme vitale, jusqu’à son dernier souffle, malgré sa condition physique des dernières années.
Pour le religiologue Zylberberg, le phénomène religieux fut un objet d’analyse et non un sujet d’incantation. Il disait : « Entre le principe d’espérance de Pascal et de Bloch, entre le principe de désespérance de Job et de Stefan Zweig, revenons au principe de réalité de Montaigne et d’Ortega. Nul besoin de s’aliéner dans la transcendance de l’autorité naturalisée. L’autorité n’est que la détentrice passagère de ressources, de relations sociales hiérarchisées, inégalitaires dans l’organisation. Les fantasmes, les valeurs, les normes sont des enjeux, des référents infalsifiables dont les finalités, qui ne se réalisent jamais, sont fort efficaces dans la compétition. État et religion ne sont que des désignations d’entreprises organisationnelles, d’entreprises de pouvoir en compétition. »

Pour le sociologue Zylberberg, le « concept » n’était pas un reflet du réel, ni même une organisation du réel. Le « concept » était un plan stratégique d’affrontement au réel. Le sujet, pensant ou non, le moi, coexistait avec son environnement sensu lato : « Yo soy Yo y mi circunstancia », comme disait Ortega. La réalité radicale de la vie représentait pour l’entreprise de connaissance, pour l’agir rationnel, une donnée plutôt qu’un déterminisme. L’univers, le monde, la radicalité de la vie, ne pouvaient être affrontés conceptuellement que dans la perspective du limité, de la relativité, de la logique d’un point de vue. Il était entièrement de l’avis d’Ortega, à savoir, si la vérité existe, nul ne peut l’appréhender directement, complètement, substantiellement. La connaissance de l’individu et l’existence de l’individu sont variables selon les circonstances et les connaissances à l’égard des circonstances. La difficulté existentielle de la connaissance exigeait donc une ascèse intellectuelle difficile. Ainsi, pensait-il, les limites de la vie et de la connaissance humaines, affectées par la radicalité de la vie, constituaient une tragédie.

Pour l’humain Zylberberg, cette tragédie était bien réelle, non seulement dans l’éternelle quête du « Que sais-je ? », mais aussi en lui, autour de lui, dans les douleurs des êtres. Il ne distinguait point entre son « moi » et les gens, ces individus qui étaient brûlés, torturés, chassés. Il avait le coeur d’un Rwandais massacré, d’un Rom pourchassé, d’un Intouchable craché, d’un Tibétain écrasé, d’une Soudanaise violée, d’une Iranienne lapidée, et même d’un moineau déchu sur la neige. Pour lui, ces victimes n’étaient pas « les Autres », mais bien son « Yo ». Devant cette tragédie et cette absurdité universelle, il ne s’est jamais enfui dans le cynisme ni dans l’indifférence. Il courait, criait pour ceux sans voix, souvent même au détriment de sa santé. Même de sa chambre d’hôpital, peu avant sa mort, il téléphonait partout, en vue d’aider des victimes du tremblement de terre en Haïti. C’était sans calcul, sans mesure, sans frontières. Il était comme cela, naturellement, simplement, librement.

Or, nul besoin de pitié. N’est-ce pas Camus qui disait que « pour un homme sans oeillères, il n’est pas de plus beau spectacle que celui de l’intelligence aux prises avec une réalité qui le dépasse » ? N’est–ce pas ce même Camus qui disait que « la lutte elle-même vers les sommets suffit à remplir un coeur d’homme. Il faut imaginer Sisyphe heureux » ?

Alors… Jacques Zylberberg, cet être libre, était un homme heureux.
Yuki Shiose Zylberberg
 

Témoignage du professeur Rudolf Rezsohazy

Voici quelques souvenirs que le professeur Rezsohazy a partagé avec nous au sujet de son étudiant Jacques Zylberberg. Notons qu’il a été à la fois son directeur de mémoire pour l’obtention de la licence (1964) [qui est l’équivalent à quelques détails près d’un diplôme de baccalauréat universitaire au Canada] et aussi son «promoteur» pour l’obtention de son doctorat en sciences politiques et sociales obtenu à l’Université catholique de Louvain en 1972.

«J'ai fait sa connaissance au début de sa vie étudiante, encore à Leuven (donc bien avant le déménagement forcé de notre université à Louvain-la-Neuve). Il était en première candidature et moi, en tant qu’assistant, [je] faisais des exercices pratiques avec les étudiants. Je vois très bien Jacques, au fond du petit groupe, me regardant avec un petit sourire narquois. Il m'intriguait et je voulais le connaître de plus près. J'ai découvert un garçon superintelligent qui n'avait nullement besoin de mes «exercices». Il avait une vision sceptique du monde et il interrogeait plus qu'il n'affirmait des thèses propres à la jeunesse de l'époque, tout cela baigné dans un humour qui suscitait le plaisir de l'interlocuteur doté aussi du sens de l'humour. Une véritable connivence s'est donc établie entre nous. Nous pouvions aborder n'importe quel thème, c'était toujours une fête de l'esprit. Jacques était une personnalité exubérante, dans le sens positif du terme: il était enthousiaste, surabondant en parole et en gestes, ce qui vous entraînait à lui donner raison. En tout cas, il aurait été inimaginable de s'ennuyer avec lui.

J'aimais aussi son originalité. Il ne correspondait nullement à un stéréotype quelconque de l'époque de la fin des années 50, début des années 60, comme par exemple celui de «intellectuel de gauche». Il était inclassable car il gardait toujours en face des événements et des idées, une distance critique. Je dois ajouter encore une autre donnée: sa culture particulièrement vaste. Il y puisait abondamment et s'en servait pour argumenter dans les échanges et les discussions. J'étais son directeur de mémoire (ultime épreuve avant de devenir «licencié») qui portait sur un sujet en rapport avec la République dominicaine. Etait-il attiré par le «différent», le «curieux», «l'exotique»? Je ne sais pas. [...]». 

Le professeur Reszohazy a aussi été le «promoteur» de Jacques Zylberberg lorsque ce dernier s’est engagé dans des études doctorales1. Voici comment il décrit le rôle qu’il a joué auprès de son étudiant Zylberberg: 

«Le rôle du promoteur d'un doctorant correspond à «un rapport personnalisé entre un «directeur» et un «doctorant» (la version française du «doctorandus»). Il comportait des entretiens réguliers. Quant à moi, je n'ai accepté que les sujets qui entraient dans le domaine de mes compétences, sachant que mon doctorant dépasserait à un moment donné ce que je savais sur le thème retenu. Pour la plupart du temps, l'entretien portait sur des questions méthodologiques et était basé sur les textes déjà composé par le doctorant. J'ai veillé particulièrement au déploiement des talents du doctorant. Je n'ai donc jamais exigé que le doctorant devienne un disciple. Par contre, j'ai demandé qu'il se conforme aux exigences de la scientificité allant jusqu'à la correction du style...Étant donné la fertilité intellectuelle de Jacques, j'ai pu assumer mon rôle dans les meilleures conditions»2.

Notes

1 Dans l’avant-propos du livre signé par Jacques Zylberberg (1980) et qui a pour titre: Aux sources du Chili contemporain. Économie et société au Chili colonial, on peut y lire: «Sous une forme différente et dans une version plus longue, une première version de ce texte a été sanctionnée par un doctorat, dont le professeur R. Reshohazy fut le promoteur à l'Université Catholique de Louvain».

2 Propos recueillis lors d’une de nos correspondances électroniques avec le professeur Rudolf Rezsohazy, 2 novembre 2012.

http://jacqueszylberberg.org/temoignages.htm - 2021-04-21